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ART | EDITORIAL

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<div><span style="color: #070707; font-size: 10.5pt">Nicolas Milhé, <i>Meurtrière</i>, exposition Casus belli,  2009. M</span><span style="color: black; font-size: 10.5pt">onolithe en béton.</span></div><br><br><div><span style="font-size: 10.5pt">Courtesy Frac Aquitaine, © <span style="color: #070707">Nicolas Milhé</span></span></div> C'est la faute aux artistes
12 nov. 2009
Numéro 292
Dans les années 1990, après plus d'une décennie de «postmodernisme», un courant de défiance et de refus s'est constitué en France à l'encontre de l'art contemporain sous la figure tutélaire de Jean Baudrillard, qui a, en mai 1996, lancé dans Libération son tonitruant «L'art contemporain est nul!», vite suivi par la plume atrabilaire de Jean Clair. Accueillie par une vague de protestations au sein du champ de l'art, la dénonciation à la fois acerbe, excessive et injuste du «complot de l'art»
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carre_rouge  Par André Rouillé

Dans les années 1990, après plus d'une décennie de «postmodernisme», un courant de défiance et de refus s'est constitué en France à l'encontre de l'art contemporain sous la figure tutélaire de Jean Baudrillard, qui a, en mai 1996, lancé dans Libération son tonitruant «L'art contemporain est nul!», vite suivi par la plume atrabilaire de Jean Clair. Accueillie par une vague de protestations au sein du champ de l'art, la dénonciation à la fois acerbe, excessive et injuste du «complot de l'art» (Baudrillard) a su drainer un courant de sympathie chez les nostalgiques des valeurs perdues des beaux-arts, qui ont mené une véritable croisade pour un retour au métier des maîtres, à la figuration contre l'abstraction, à la matière contre l'idée, à la tradition contre la théorie.

Il serait légitime de qualifier ce mouvement de réactionnaire, au sens esthétique du terme évidemment, mais aussi au sens politique puisqu'il s'est échoué dans un numéro spécial de la revue Krisis aux sympathies d'extrême droite avérées. Il faut toutefois admettre que les porte-drapeaux de cette réaction ne manquaient pas de panache théorique ni d'envergure intellectuelle. Même si, pour leurs troupes, l'attachement aux valeurs esthétiques du passé n'exprimait souvent qu'une incompréhension des dynamiques artistiques du présent, ou leur marginalisation dans un paysage de l'art recomposé dans ses problématiques, ses institutions, ses pôles et centres de décision, ses acteurs, et… son marché.

Aujourd'hui, le mouvement anti-art-contemporain n'a pas désarmé. Si ses leaders ont disparu ou se font plus discrets, si son expression est moins flamboyante, il continue à alimenter un ressentiment tenace, une profonde amertume, mais aussi une multitude de stéréotypes.
Ses orientations ont toutefois beaucoup changé. Alors que les positions de Jean Baudrillard et Jean Clair étaient profondément théoriques et esthétiques, adossées à une haute et brillante tradition intellectuelle et culturelle; alors qu'elles étaient largement dirigées contre les dérives du marché, certains de leurs arguments sont aujourd'hui repris — et dévoyés —par des journalistes au savoir aussi superficiel que leur fascination pour le marché est grande.

Un exemple récent d'un tel dévoiement d'une pensée en stéréotypes est à lire dans L'Express du 4 novembre sous la plume de Christine Kerdellant. Directrice adjointe de L'Express après avoir fondé Arts magazine et dirigé le mensuel L'Entreprise, elle s'est aventurée en littérature en publiant deux romans: Dix minutes après l'amour (2002) puis Dix minutes avant l'amour (2008), aux titres assez évocateurs pour susciter l'attente du troisième opus!…

Christine Kerdellant reprend à son compte le constat maintes fois rappelé depuis l'étude sulfureuse d'Alain Quemin qui a mis en évidence le déficit endémique de présence et de visibilité des artistes français à l'étranger.
Après avoir très justement souligné que «le rayonnement de ses créateurs est l'un des signes du dynamisme d'une grande nation», elle déroule quatre causes de la triste position de la France en ce domaine. Malheureusement, la tentative d'explication échoue dans un marécage de stéréotypes, de mécompréhension de l'art et d'idéologie.

Dérisoire à force de suffisance, ce genre d'article de presse ne mériterait guère l'attention s'il n'était pas l'un des symptômes d'une grave dégradation de la pensée et de la culture chez les plus hauts responsables de la presse et des médias. S'il ne faisait pas écho à une semblable dégradation au plus haut niveau de l'État. Et si cette dégradation n'était pas à la fois un effet et une cause du déclin du rayonnement culturel et artistique de la France dans le monde.

En premier lieu, et comme une évidence, la création est dissoute dans le marché. Les questions sont (légitimement) posées par Christine Kerdellant en termes de marché: «Nos plasticiens ne se vendent pas à l'étranger», «Pourquoi n'exportons-nous pas?», «Quatre raisons au moins expliquent ce décrochage de notre business de l'art».
Mais, dans une confusion de la pensée qui est à la mesure du mépris et de l'arrogance du propos, les réponses impliquent directement la création: «Nos créateurs, qualifiés de 'trop intellectuels', sont à l'évidence moins imaginatifs, foisonnants, ludiques — pour tout dire, créatifs — que les Chinois. Ou les Allemands. A croire que la souffrance collective pousse à se dépasser».

Autrement dit, «nos créateurs» ...


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