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Le slogan «No culture! No future!» est l'un de ceux qui ont ponctués la «Grande manifestation pour défendre l'art et la culture» qui s'est tenue à Paris ce 19 mars en réponse aux menaces de la politique gouvernementale dite de «démocratisation culturelle». Car aujourd'hui le malaise est grand. A cause des difficultés grandissantes pour les artistes à travailler et à créer; à cause des craintes pour la survie même des compagnies de théâtre et des lieux d'art; à cause, également, du mépris que les autorités vouent de façon à peine voilée à la culture, à l'intelligence, à la liberté de penser et de créer. Conjointement, plusieurs pétitions proclament «La culture en danger». Le Président de la République avait pourtant lui-même défini, dès août 2007, la «rupture» dans les domaines de l'art et de la culture comme le passage nécessaire d'une politique de l'«offre» à une politique de la demande «répondant aux attentes du public».
La culture est en danger, c'était la situation d'hier. La culture est d'ores et déjà fortement touchée et affectée, c'est le constat d'aujourd'hui. La culture telle qu'elle s'est déployée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et plus encore à partir des années 1980, est condamnée à périr: c'est la tragique perspective qui risque de rapidement se dessiner. «No culture! No future!»: si les coups portés à la culture ne cessent pas, le futur sera sombre.
«No culture!» ne signifie évidemment pas que la culture disparaîtra totalement, mais cela désigne le spectre d'une sorte de mutation génétique de la culture qui risque rapidement de ne plus exister qu'en version marchande et libérale: celle des industries culturelles. L'antinomie entre l'«industrie» et la «culture» lézarde d'ores et déjà la culture au point de la faire dériver vers des horizons aussi incertains que menaçants, et de l'ébranler dans ses fondements.
L'industrie n'est évidemment pas moins noble ni moins légitime et nécessaire que la culture. Ce n'est pas l'industrie en soi qui est néfaste à la culture, c'est l'alliage «industrie culturelle» dans lequel la fragile culture est soumise à l'implacable logique hétéronome de la puissante industrie. Industrie et culture s'opposent par leur différence de puissance, mais surtout par leur logique contraire. Il est en l'occurrence fortement à craindre que David ne sorte pas vainqueur de Goliath.
L'«industrie culturelle» est industrielle avant d'être culturelle. Ses produits (films, séries télévisées, jeux vidéos, concerts, disques, etc.) sont soumis aux lois d'airain du marché: le profit, la rentabilité, la concurrence. La création et la culture ne sont certes pas exclues des «industries culturelles», elles leur sont même nécessaires. Mais la création et la culture des «industries culturelles» sont subordonnées à la logique industrielle et financière qui balise leur champ d'action et de liberté.
Pendant près de trois-quarts de siècle, la mission du service public de la Culture a été, sous l'égide des figures désormais emblématiques d'André Malraux et de Jack Lang, de créer les conditions institutionnelles et budgétaires pour assurer l'essor et la qualité de cet oxygène des esprits qu'est la culture face à la logique hétéronome, sinon hostile ou indifférente, de l'industrie et du marché.
Face à l'impérialisme du marché, face à l'accession du nombre et de la mesure au firmament des valeurs, face à la généralisation de la concurrence et de la compétition entre les hommes, face à l'individualisme grandissant, autrement dit, face à l'essor fulgurant du néolibéralisme, il s'agissait, à travers l'art et la culture contemporains, d'affirmer l'importance vitale d'autres valeurs, d'autres pratiques, d'autres modèles de vie, d'autres visions du monde, d'autres rapports aux autres.
Il s'agissait en fait de soutenir les forces vitales de la création et du sensible face à l'imposante domination de la production, de la raison pratique et des intérêts économiques. Il s'agissait aussi, tout simplement, d'assurer aux citoyens, créateurs et spectateurs, leurs droits à la culture par delà les «industries culturelles».
Mais sous le règne du néolibéralisme débridé qui prévaut aujourd'hui, l'État se désengage de la culture pour la livrer à elle-même et l'abandonner aux intérêts marchands. La culture est en danger parce qu'elle n'est plus ni défendue, ni protégée, ni surtout affirmée dans sa nécessité sociale ... |