Le graffiti, une pratique de soi 05 nov. 2009 Numéro 291 Depuis peu, et encore en ce moment, les expositions de graffiti se multiplient à Paris dans des lieux où on les attendait a priori le moins, tels que la Fondation Cartier ou le Grand Palais. Comme si ces pratiques picturales «nées dans la rue», dans l'exclusion et la misère urbaines, venaient de leur plein gré se jeter dans la gueule du loup: ces hauts lieux du luxe, du pouvoir et de l'argent qu'elles ont peu ou prou longtemps provoqués; ou ces hauts lieux consacrés de la culture muséale qui les ont si longtemps méprisées et ignorées.
Par André Rouillé
Depuis peu, et encore en ce moment, les expositions de graffiti se multiplient à Paris dans des lieux où on les attendait a priori le moins, tels que la Fondation Cartier ou le Grand Palais. Comme si ces pratiques picturales «nées dans la rue», dans l'exclusion et la misère urbaines, venaient de leur plein gré se jeter dans la gueule du loup: ces hauts lieux du luxe, du pouvoir et de l'argent qu'elles ont peu ou prou longtemps provoqués; ou ces hauts lieux consacrés de la culture muséale qui les ont si longtemps méprisées et ignorées.
On sait en effet que la pratique picturale du graffiti est apparue au début des années 1970 dans les quartiers pauvres et les ghettos noirs et hispaniques de New York, avant de gagner d'autres grandes métropoles, de Sao Paulo à Amsterdam, de San Francisco à Paris, Londres, Berlin…
La singularité de la pratique picturale du graffiti réside dans le fait qu'elle s'exerce sur la multitude des surfaces que la ville offre aux regards, mais qu'elle protège de toute intervention: les pans de murs immaculés, les palissades de chantiers, et très tôt à New York l'intérieur et l'extérieur des rames du métro.
Exercé dans la rue, mais surtout sur des surfaces interdites, le graffiti est une pratique picturale illégale, exposée aux poursuites de la police et de la justice. Une pratique à risque, nécessairement clandestine. Une pratique de défi permanent lancé aux autorités, aux pouvoirs, aux forces répressives.
En somme, victimes d'exclusion sociale ou raciale, et pour la plupart relégués dans les périphéries déshéritées des grandes villes, les graffeurs reproduisent dans leur activité picturale leurs conditions de vie.
Le graffiti est ainsi directement en prise avec la vie des graffeurs, avec la répression à laquelle il faut savoir échapper, en agissant toujours avec précaution et circonspection pour déjouer la surveillance, mais aussi avec rapidité et agilité pour ne pas se faire arrêter.
Ces qualités physiques également nécessaires pour atteindre les surfaces les plus visibles mais aussi les plus périlleuses d'accès, pour peindre rapidement et souvent dans l'obscurité, se traduisent par une dynamique des gestes et des formes. Les risques génèrent une énergie esthétique qui nourrit la singularité des œuvres.
La vie infléchit encore, mais différemment, les styles et les motifs des graffiti. Tout le mouvement repose en effet sur le tag qui consiste à apposer le plus largement possible sa signature dans la ville. D'abord sous une forme simple, puis avec des contours (outline), puis des motifs (pois, étoiles, flèches), et en la faisant voyager à l'extérieur des rames du métro (whole cars).
Le graffiti est sans doute la seule pratique picturale dont le motif principal est la propre signature du peintre. C'est peut-être celle où s'exprime le plus fortement et le plus ouvertement les désirs de visibilité, de singularité, d'individualité, de reconnaissance, de notoriété.
Par ses graffiti, le graffeur se manifeste en effet à lui-même et aux autres, il se montre et se fait voir. Ses graffiti sont à la fois un regard porté sur le destinataire, qui se sent regardé, et une façon de se donner à son regard. Ce qui constitue une manière de face à face.
Mais ce face à face dépasse le seul spectateur pour impliquer la ville entière. «Le grand art consistait, rapporte Phase2, à balancer des signatures, des tas de signatures, en cercle, avec deux bombes à la fois, toujours plus gros». Il s'agissait, par cette marée de signatures, d'envahir cette ville dont les auteurs étaient exclus, d'opposer à son impersonnelle puissance un maillage des signes les plus personnels qui soient: leurs signatures.
Tandis qu'aux yeux des citadins comme des autorités ces signes cryptés ne méritaient guère mieux que d'être effacés, ils faisaient l'objet de la part des graffeurs d'une importante élaboration esthétique qui, dans le petit monde du graffiti, les rendait parfaitement identifiables, en mesure d'assurer une notoriété à leurs auteurs.
Les plus grandes métropoles du monde ont vu ainsi apparaître jusqu'en leur centre l'expression de leur refoulé social sous la forme d'une langue graphique étrangère — incompréhensible, inassimilable et promise à l'effacement. Pour les exclus, les invisibles, les sans voix relégués dans les lointaines périphéries urbaines, les graffiti étaient, selon Coco 144, une façon de «marquer le notre empreinte la société en écrivant notre nom sur les murs».
Avant d'être une pratique artistique, le graffiti apparaît manifestement comme ce que Michel Foucault appelle une «pratique de soi», c'est-à-dire une pratique orientée vers «une fin qui n'est rien de moins que la constitution de soi» (Dits et écrits, p. 1234-1249). Cette ...
andré dré andré andré je te vois t'es de plus en plus gentil, fais attention de ne pas rouiller
11 nov. 2009
Je ne me cache jamais derrière un pseudo Mais encore... Vous dites vrai. Mais c'est le destin des œuvres, au fil de l'histoire de l'art, d'être d'abord subversives, par la forme et/ou par le fond, puis de s'inscrire dans les catalogues des musées... une fois que ce qu'elle dénonçaient ou pressentaient ou révélaient était devenu évident à tous. Ces expositions actuelles seraient-elles donc le signe que cette forme d'art commence à perdre de sa pertinence parce que la société voit enfin ce qu'elle refusait de considérer ?
Bien à vous. 06 nov. 2009
indfrisable ...Ce pourquoi les graphs sur palissades autour de la Fondation Cartier est d'une démagogie totale. ...Ce pourquoi l'espace dédié aux graphs, sur les palissades ajustées autour de la Fondation Cartier est d'une démagogie totale. La fondation leur a délivré un espace d'expression pour exploiter en mieux cet "art". Si le tag souille la surface, et comme vous le dites, est une pratique picturale à risque, le graph ne fait que le domestiquer. J'y vois pour ma part une antinomie de "nature", qui annule ce que l'autre avait de subversif. Le dispositif aurait été plus fidèle au tag si la Fondation avait servie dans sa matière de support mural aux tags. 07 nov. 2009
Jean-no La naturalisation du graffiti Cette question de l'authenticité en appelle d'autres.
Dans un premier temps il semble effectivement absurde de mélanger les genres et d'inviter le graffiti - art sauvage et clandestin par définition - dans un cadre plus ou moins institutionnel. L'idée n'est pourtant pas neuve : la "Fun Galery" par exemple, date du tout début des années 1980 et elle a suscité (avec d'autres projets ponctuels ou réguliers) des rencontres improbables dans contexte de la fin du punk, et l'emergence d'artistes singuliers tels que Haring, Basquiat, Ramelzee et bien d'autres. Personnellement c'est dans une exposition de graffitis, "Arte de Frontera" (Milan, 1985) que j'ai découvert Jenny Holzer (qui travaillait alors avec la légendaire Lady Pink).
En France, les choses se sont passées un peu différemment puisque nous avons eu à l'époque le mouvement des pochoiristes, mais aussi celui de la figuration libre (très arty pour le coup) et assimilés, qui ont occupé tout l'espace médiatique : des gens comme Bando recouvraient les quais de seine de lettrages illisibles aux non-initiés, mais ce sont des artistes comme Jérôme Mesnager, Blek, Miss Tic, Costa, les Frères Ripoulin, etc. auxquels le monde de l'art s'est intéressé. Les médias n'ont remarqué le graffiti "new yorkais" que vers 1987, alors qu'il était là dès 1982 (mais il ne venait pas exactement de "la rue", puisque ceux qui le pratiquaient alors avaient voyagé à New York et étaient généralement d'extraction bourgeoise, jouant avec l'esprit canaille comme d'autre bourgeois se donnaient le frisson apache à l'époque d'Aristide Bruant ; lire : http://www.twilightzonecrew.com/spray/).
À bien y réfléchir, les frictions avec le monde de l'art ont permis de décloisonner le graffiti.
Que des habitants du south Bronx aient découvert le champagne au milieu du glitter warholien n'est pas une mauvaise chose en soi, car s'ils sont sans doute tombés de Charybde en Scylla, au moins auront-ils voyagé et découvert d'autres horizons.
Au contraire, la tendance "naturaliste" - surtout ne pas remettre en question la "pureté" du graffiti - actuelle me semble apte à scléroser cette culture dans sa forme et dans ses ambitions : le monde de l'art contemporain invite le graffiti pour en faire un "art premier" moderne. La démarche me semble discrètement condescendante et sert avant tout à avaliser et à perpétuer le fait qu'il existe un abîme entre Paris intra-muros et certains villages environnants de Seine-Saint-Denis, du Val d'Oise ou de l'Essonne. Contrairement aux indigènes polynésiens du temps de Lapérouse, cet abîme n'est ni du temps ni vraiment de l'espace, il n'existe donc que parce que l'on veut bien qu'il existe et parce que l'on y trouve un intérêt.
Consacrer le graffiti ou la bêtise du rap gangsta dans un esprit de pureté, d'authenticité, sert juste à enfoncer la tête sous l'eau de ceux qui surnagent, au profit immédiat de ceux qui en ont besoin eux-mêmes pour flotter. 07 nov. 2009
stanne graffiti Merci pour cet article, cette analyse est excellente, et nous ramène toujours à la même question : L'art, à quel prix ? 07 nov. 2009
Joelle de Gwada The Banksy phenomenon (clavier anglais absence de ponctuation)
Aucun article serieux sur le graff ne peut avoir lieu aujourd'hui sans citer le phenomene Banksy dont je vous invite tous a decouvrir le travail: http://www.banksy.co.uk
Ce serait comme parler des monuments de Paris sans citer la Tour Eiffel et en expliquer toute la polemique que sa realisation a entraine.
Recherche par toute la police US, l'artiste ne se montre pas et peu de gens connaissent sa veritable identite. Par contre ses oeuvres laissees ca et la sur les murs de Londres, NY et autres villes sont identifiables de tous ces pairs, de touristes qui se deplacent pour en prendre des photos (comme quoi la Tour Eiffel trouve concurrent) et d'une population qui soutient sa cause. A cela s'est ajoute le monde de 'art qui n'a pas hesite a lui dedier une exposition a la Serpentine Gallery il y a qqs annees (vernissage auquel, si j'en crois mes amis l'artiste n'a pas pu assiter lui-meme etant recherche pour violation de la loi. La Fondation Carier ne ferait que suivre un phenomene de mode avec qqs annees de retard? Ah vieille France, c'est bien de te mettre a la page en faisant decouvrir l'Urban culture de ceux que tu regardes de haut...
07 nov. 2009
MARTA Domestiquez-les! Encore une fois,le "système" arrive à "domestiquer" (neutraliser?) ceux qui le contèstent.Aujourd'hui c'est l'heure du graffiti...comme a éte il y a des années l'heure des mouvements de contestation des années 60,70 du xx siècle...dont les hippies sont l'exemple le plus remarquable. Et ,encore une fois ( pourquoi pas?)il faut gagner beaucoup d'argent... 08 nov. 2009
nonmerci Médiocrité J'ai tous les jours devant moi, des inscriptions d'une qualité médiocre, un certain KRMA est passé par là.
A force de voir ça je deviens médiocre.
Ce geste qui dit merde aux riches - parce qu'il répond à une frustration consumériste - m'est imposé et génère en moi la même agressivité que celle de celui qui l'a tagué.
Le bilan est que le graf sauvage tire la société vers le bas.
Je le préfère dans les musées où j'ai le choix de l'apprécier.
Mais bon, la société de consommation n'a que ce qu'elle mérite... 08 nov. 2009
formacolor Cachez cet art que je ne saurais voir Le graffiti et autres taggages des murs est un phénomène spécifiquement urbain; il y a là à boire et à manger, vu sa diversité et les nuances de ceux qui le pratiquent...!!!
Sa récupération actuelle me donne la nausée !
Bien sûr, la référence à Foucauld, au Foucauld de "surveiller et punir", ne peut que conforter cette volonté d'exister par tous moyens... . Les transgresions sont à ce prix. Les provocations aussi.
Personnellement, je trouve qu'il a d'énormes disparités dans ce que j'ai pu voir ici et ailleurs. Entre le travail d'une MISS TIC, dont j'ai croisé la trajectire à Paris en particulier à l'espace Ricard (j'en profite pour lui donner le bonjour), et, un certain jeu de massacre nombriliste par signature interposée (sur rames de métro ou autres surfaces interdites): il y a comme une distance.
Que je prends au nom de l'ésthétique. 09 nov. 2009
mangeur de pruneaux Eloge de la pulsion graphique!
Le graffiti, les tags comme formes « d’expression d’un refoulé culturel»…
Si le graffiti et les tags sont certes récupérés par différentes institutions muséales, il n’en reste pas moins qu’ils participent d’une certaine forme de résistance à l’homogénéisation du langage. L’ « écriture » du tag, peut tout à fait s’interpréter comme l’affirmation d’une singularité et s’inscrit peut-être dans une « pratique de soi », telle que l’avait décrites Foucault. Mais elle est avant tout une pratique de la langue ; une réappropriation souvent brutale, qui s’apparente aussi à ces formes d’expression développées par certains auteurs d’art brut. On sait qu’il existe deux moyens principaux pour se réapproprier une langue. Par le haut, du côté d’une aristocratie littéraire : celle qui consiste à dire comme Proust, par exemple, que « chaque écrivain est obligé de se faire sa langue » ; formule reprise comme paradigme deleuzien de sa critique littéraire : « les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère ». Par le « bas », du côté des tagueurs, des créateurs d’art brut souvent indemnes de toute culture littéraire, qui réactive la pulsion graphique au sein même de l’écriture.
De ce point de vue, cette forme d’art témoignerait d’un « refoulé culturel ». « On tue un enfant », dit Serge Leclaire à propos du devenir-adulte et des reniements et des refoulements que cela implique. Au mieux, les pulsions (plastiques, graphiques, etc.) se manifestent sous formes d’extériorisation (expression plastiques, corporelles, ou de graphisme et d’écriture. etc.) au pire, elle se manifeste sous forme de symptômes. Le conditionnement sélectif nommé éducation consiste à bloquer certaines aptitudes et à en surdévelopper d'autres selon une répartition qui obéit aux exigences socio-économiques de la civilisation occidentale. Certes, pour être inhibées, les impulsions créatrices ne sont pas abolies, et cherchent confusément une voie de décharge ou un ersatz. On assisterait brutalement dans ces œuvres à l’expression du refoulé, mais non pas d’un refoulé œdipien, mais plus encore d’un refoulé social, culturel, celui qui porte notamment sur certaines pulsions plastiques, graphiques et expressives...
En simplifiant on pourrait dire que notre culture a privilégié un certain type de mode d’expression souvent très pauvre et a profondément refoulé, réprimé tout un ensemble de modes d'encodages que Félix Guattari appelait a-sémiotiques, comme la musique, la peinture, par opposition à ceux de la parole et de l'écriture standardisée. Donc il convient de distinguer, au sein des sémiologies signifiantes : des sémiologies pré-signifiantes—celles, par exemple, des sociétés archaïques, des fous et des enfants et les sémiologies signifiantes des sociétés modernes qui sont toutes surcodées par l'écriture des lois sociales et des lois économiques.
Dans les sociétés primitives, on s'exprime autant par la parole que par des gestes, des danses, des rites ou des signes marqués sur le corps. Dans les sociétés industrielles, toute cette richesse d'expression s'étiole. Dans les tags, les graffitis ou l’art brut, il y aurait comme un retour brutal à ces modes expressif peu valorisés dans nos société et relevant de ces sémiologies pré-signifiantes. Les tags, les peintures calligraphie de Walla en serait l’exemple le plus probant ou celle de Johann Hauser.
Ainsi, la richesse des jeux sur le langage, sur le “corps” de la lettre que manifeste des artistes comme Hauser ou walla rejoignent celles des tagueurs et témoignent de cette créativité retrouvée, sous l’effet de la « marginalisation ». La capacité d’entretenir un rapport ludique, une recherche pour le plaisir de manipuler la lettre, perdu dans l’usage communicationnel du langage (notamment chez certains adolescents « exclus » du système éducatif), réapparaît aussi dans les relations qu’entretiennent certains psychotiques avec le langage qui, dans un usage “autistique” du langage, privilégie la “chair” même du langage à sa dimension signifiante. Cette attitude valorisée par des artistes d’art brut, Dubuffet ou Chaissac, est souvent la source d’une inventivité plastique remarquable. Le langage est comme libéré de ses fonctions sociales; il devient le champ d’expérimentations diverses (jeux sur la graphie, sur les matérialités sonores du langage, sur des effets de stéréotypies et de répétitions, sur le travail d’enluminure, etc.)
Historiquement, l’épuration de l’écriture a signifié d'abord la répression des valeurs vocales, intonatives et physionomiques de la culture orale, puis des valeurs gestuelles et tactiles de l'écriture manuscrite ; bref, l'exclusion du corps primitivement associé à l'expression. Et, apprendre à écrire, c'est un travail de refoulement qui s'applique à l'initiale et jubilatoire trace enfantine ; c'est une ascèse vers la dégestualisation, la décorporalisation, la désindividualisation et la normalisation des signes.
En se réglant sur les stéréotypes anonymes et désincarnés de l'écriture imprimée, chaque enfant est entrainé à refaire pour son compte en quelques années le parcours culturel qui a conduit de la folie des manuscrits enluminés à l'efficience informatique.
De fait, l'écriture occidentale a progressivement épuré le sens de son substrat graphique et visuel. Avant l'imprimerie, la culture verbale se transmettait oralement, par un discours narratif dans lequel la voix, son chant, ses intonations, ses rythmes, sa gestualité, ses composantes pulmonaires et glottiques intervenaient autant que la signification intelligible et interféraient avec elle.
Rappelons enfin, que la maîtrise de la langue, de l’écriture avant d’être une voie éventuelle d’entrée dans l’univers du symbolique et de l’acquisition des savoirs et de la culture, et avant tout une condition d’être assujetti à un régime politique. L'écriture, née avec la constitution des cités et des empires, est contemporaine de l'Etat, elle est même son instrument privilégié. C. Lévi-Strauss, dans Tristes tropiques, écrit à ce sujet:
«Il faut admettre que la fonction primaire de la communication écrite est de faciliter l'asservissement. L'emploi de l'écriture à des fins désintéressées, en vue d'en tirer des satisfactions intellectuelles et esthétiques, est un résultat secondaire, si même il ne se réduit pas le plus souvent à un moyen pour renforcer, justifier ou dissimuler l'autre (...). Regardons plus près de nous: l'action systématique des Etats européens en faveur de l'instruction obligatoire, qui se développe au cours du XIX° siècle, va de pair avec l'extension du service militaire et de la prolétarisation. La lutte contre l'analphabétisme se confond ainsi avec le renforcement du contrôle des citoyens par le Pouvoir, car il faut que tous sachent lire pour que ce dernier puisse dire: nul n'est censé ignorer la loi.»
Notons au passage l’actualité de cette fonction d’assujettissement du langage. Par ex. les contours de l’avant projet de loi du ministre de l’immigration, Brice Hortefeux, “relatif à la maîtrise de l’immigration, à l’intégration et à l’asile”, établit comme principe conditionnel du regroupement familial” pour les ressortissants étrangers de plus de 16 ans, ainsi que pour les conjoints de Français , d’être soumis “ dans leur propre pays de résidence “ à “ une évaluation de leur degré de connaissance de la langue (française) et des valeurs de la république”. Si le besoin est, les consulats leur proposeront une formation d’une durée maximum de deux mois... (CF Libération du mercredi 27 juin 2007)
Comme l’écrivait Félix Guattari dans l’inconscient machinique, la grammaticalité, avant d’être un marqueur syntaxique est bien un marqueur de pouvoir. Concrètement, former des phrases grammaticalement correctes constitue, pour un individu “normal”, le préalable à toute soumission aux lois, aux valeurs de la république. Nul n’est censé ignorer la grammaticalité dominante, sinon il relève d’institutions aménagées pour les sous-hommes, les enfants, les déviants, les fous, les inadaptés, et il faut ajouter aujourd’hui une part de la population immigrée stigmatisée, précisément, sur ce critère d’acquisition de la langue. On saisit donc pourquoi inversement tous ceux qui manifestent comme les artistes d’art brut, des inaptitudes ou des attitudes réfractaires à l’acquisition du langage, ont été perçus comme des êtres incivils, et surtout depuis le XIX°, chaque écart à la langue a été interprété comme le symptôme le plus sûr pour reconnaître la maladie mentale. Et, l'ensemble des travaux psychiatriques sur ce sujet adoptent un point de vue normatif, et évaluent par principe toute irrégularité linguistique comme un symptôme morbide. Enfin, on comprend mieux que ceux qui s’adonnent à des écarts de langages comme les graffeurs ou autres taggeurs sont d’une autre manière vite récupérés par les institutions. Tous ceux qui « jouent » avec la langue participent donc bien d’un jeu risqué !
08 nov. 2009
Mano Mori Que dire de plus ? Cher M. Rouillé, je n'avais pas lu votre texte en entier. Je viens de le faire. Il se moule parfaitement à l'exigence de la compréhension. Merci ! Que vais-je écrire à présent ;-) pour Montréal ??
Bonne journée !
Manon 28 nov. 2009
C215 hypocrisie je constate qu'à l'instar des institutions, Paris Art a officiellement boycotté le street art et le graffiti pendant des années ... sous prétexte que ce ne serait pas de l'art contemporain, ce qui me fait pouffer. Mais l'opportunisme aidant, puisque Cartier et le Grand Palais en exposent, Paris Art se met aussi à en parler...
pour en dire quoi, que c'est mieux dans la rue, et plus encore si c'est illégal ... hypocrisie. jamais paris art n'a signalé une oeuvre de rue peinte ou non illégalement, pour en dire seulement que ce serait de l'art car Paris Art ne reconnait l'art que s'il a été désigné par un FRAC ou une institution :) donc cet édito est des plus décevants. Pourquoi ne pas avoir continué sur la politique du silence ? En gros le graffiti, c'est bien si ça reste dans l'ombre et la misère et que cela ne touche ni au pactole ni ne profite du projecteur des institutions, quand bien même celui qui tient la bombe serait un grand artiste ... 16 janv. 2010
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