La Biennale de Lyon (mal) vue par la critique 22 oct. 2009 Numéro 289 La Xe Biennale de Lyon conçue par le commissaire d'origine chinoise Hou Hanru, sous le titre «Le spectacle du quotidien», n'a que modérément soulevé l'enthousiasme du petit milieu de «la critique». Confondant souvent critique et jugement, émettant des avis aussi péremptoires que faiblement argumentés, érigeant leur subjectivité en critère absolu, et, il faut bien le dire, ignorant souvent les questions et les enjeux mobilisés, lesdits «critiques», de surcroît toujours pressés, vont au plus simple et au plus direct. Ils jugent sans problématiser, agitent quelques mots-valises en guise d'arguments, et oublient que sans concepts l'œil est démuni, que «c'est à travers les mots, entre les mots, qu'on voit et qu'on entend».
Par André Rouillé
La Xe Biennale de Lyon conçue par le commissaire d'origine chinoise Hou Hanru, sous le titre «Le spectacle du quotidien» (jusqu'au 3 janvier 2010), n'a que modérément soulevé l'enthousiasme du petit milieu de «la critique».
Confondant souvent critique et jugement, émettant des avis aussi péremptoires que faiblement argumentés, érigeant leur subjectivité en critère absolu, et, il faut bien le dire, ignorant souvent les questions et les enjeux mobilisés, lesdits «critiques», de surcroît toujours pressés, vont au plus simple et au plus direct.
Ils jugent sans problématiser, agitent quelques mots-valises en guise d'arguments, et oublient que sans concepts l'œil est démuni, que «c'est à travers les mots, entre les mots, qu'on voit et qu'on entend» (Gilles Deleuze).
Alors que, par exemple, l'un ne tarira pas d'éloges sur l'œuvre de Pedro Cabrita qui illumine à l'aide de néons l'espace d'une usine désaffectée (Entrepôt Bichat), tel autre décrétera non sans trivialité qu'elle «a du mal à décoller, manquant de poids, de souffle, d'originalité». Oubliant que si écrire c'est penser et inciter à penser, il vaut mieux éviter d'écrire comme on cause.
Le procès généralement fait à Hou Hanru est de tenir des discours «trop simplistes», et de présenter des œuvres trop pleines de «bons sentiments sociaux».
Dans Libération (11 oct. 2009), l'article surtitré «La dixième biennale privilégie les discours bien pensants au détriment de la forme», décline lui aussi cette opinion selon laquelle «trop d'artistes parlant aux têtes et trop peu à nos yeux», beaucoup d'œuvres souffrent d'un déficit de «profondeur». En d'autres termes: «Les grands discours sont de retour, et l'art s'y révèle parfois timide».
Le propos de Hou Hanru n'est pas interrogé, ni même présenté, il est seulement fustigé au nom d'un archaïsme supposé («Les grands discours sont de retour»), et sur la base du stéréotype selon lequel une antinomie fondamentale opposerait l'art et les questions sociales et politiques (que le rédacteur de Libération confond allégrement avec de la «morale»!)
A cette confusion, ce rédacteur ajoute des propos politiquement fort douteux, et une mécompréhension totale de la scène artistique internationale, quand il fustige les «pièces très engagées aux accents du Tiers-Monde, souvent belles, mais souvent pleurnicheuses», et quand il croit nécessaire d'insister en parlant des «non-alignés qui se pressent au portillon des grandes puissances, en file indienne derrière Shilpa Gupta» — Libération gagnerait décidément à mieux choisir ses «envoyés spéciaux».
La Biennale de Lyon est au contraire l'occasion, pour Hou Hanru, de prendre à bras-le-corps, dans la situation présente de la mondialisation, des questions fondamentales et délicates, qui n'ont rien de simpliste, ni d'archaïque, ni de superflu, et qui n'ont cessé de préoccuper des philosophes comme Adorno, Deleuze, Badiou, Rancière, etc., et de nombreux artistes précisément rassemblés à Lyon.
La pensée esthétique de Theodor Adorno est entièrement traversée par la question du «double caractère de l'art comme autonomie et fait social» (Théorie esthétique, p. 21).
Pour Gilles Deleuze, il ne s'agit pas, en art, «d'imposer une forme à une matière, mais d'élaborer un matériau de plus en plus riche apte à capter des forces de plus en plus intenses» (Mille plateaux, p. 406). Ces passages de la forme à la force, de la ressemblance à la capture, de l'identification au devenir, de la mesure au rythme, définissent les conditions pour que l'art soit «à l'heure du monde» (Mille plateaux, p. 343), pour qu'il puisse «rendre visibles des forces invisibles» du monde, de la société et de la vie (Logique de la sensation, p. 58).
En outre, la capture, qui s'opère par un travail sur le matériau, conduit l'art à faire vaciller ses propres normes, formes et protocoles inséparablement esthétiques et sociaux, à résister aux stéréotypes et aux pouvoirs. La création comme production de visibilités par capture de forces est donc inséparablement artistique, sociale et politique.
Quant à Jacques Rancière, il développe une conception esthétique de la politique qu'il définit, bien au-delà de l'acception politicienne, comme un «partage du sensible».
C'est dans ces horizons de pensée que s'inscrit le propos de Hou Hanru, aux antipodes des conceptions convenues et paresseuses de la critique-guimauve qui ne sait que soupeser le «poids», estimer ...
Vinosse Vide Vous avez beau vous enivrer de mots, de formules et de rappels à de plus ou moins célèbres philosophes en rappelant de maigres phrases passe partout, votre critique produit l'inverse de ce que vous vouliez qu'elle dise...
C'est d'une tristesse émotionnelle rare: un vide intellectuel. 23 oct. 2009
Melfogg Son plein Merci pour un édito ouvert et brillant, comme si souvent.
Qui met le doigt sur l'arrogance, la suffisance, l'ignorance et la subjectivité revendiquées comme des droits de dire n'importe quoi puisqu'on a le pouvoir de causer quelque part, bref l'espèce de pensée compassée, constipée, généralisée en France, agrémentée du langage tout en clichés qui va-z-avec. C'est ce qui règne dans la programmation en réseau par ouï-dire et relations, dans les arts plastiques ou les arts vivants, la face cachée de la mondialisation gobée toute crue, sans réfléchir. Merci de vous attaquer justement à ça, les réflexes irréfléchis, le refus d'ouverture, de différence.
La France a beau se gargariser (le pays des droits de l'homme, le plus beau pays du monde qui a tous les paysages et tous les climats, le pays de la culture, etc.), elle a malheureusement arrêté de ré-flé-chir il y a un bon moment, sinon elle ne se retrouverait pas dans la situation politique où elle se trouve. 23 oct. 2009
berthe Bien vu Bien vu, cette fois, Je peux rapprocher la critique artistique et la crtique cinématographique. Le spectateur un tant soit peu averti perçoit souvent mieux le fond du fond des choses que tous les critiques auto-habilités qui se la jouent haut et fort. Voilà. J'ai beaucoup aimé cette biennale, et dans l'urgence du monde, elle m'a parlé aussi fort que les Documenta successives ou certaines oeuvres des BIennales de Venise. Bon, il est vrai que je ne suis qu'une spectatrice lamda !!! en résistance depuis des années contre la nomenklatura institutionnelle artistique dont le nom se termine par AC et contre tout ce qui détient un pouvoir médiatique.... 23 oct. 2009
paradox Les pieds dans le tapis? Evidemment il y a un épuisement du regard face à la profusion de productions "artistiques" qui conduit au débat entre le fond et la forme en terme d’interet "mental".
Votre article se prend un peu les pieds dans le tapis. Il faut dire qu'il est de haute laine et qu'il accroche tous les désabusés de la forme (au secours Deleuze! c’est d’époque. Sans aller plus loin je vous renvoie à deux morceaux de votre article qui sont à la fois contradictoires et complémentaires:
--«Pour Gilles Deleuze, il ne s’agit pas, en art, «d’imposer une forme à une matière, mais d'élaborer un matériau de plus en plus riche apte à capter des forces de plus en plus intenses» (Mille plateaux, p. 406). Ces passages de la forme à la force, de la ressemblance à la capture, de l'identification au devenir, de la mesure au rythme, définissent les conditions pour que l'art soit «à l'heure du monde» (Mille plateaux, p. 343), pour qu'il puisse «rendre visibles des forces invisibles» du monde, de la société et de la vie (Logique de la sensation, p. 58).
En outre, la capture, qui s'opère par un travail sur le matériau, conduit l'art à faire vaciller ses propres normes, formes et protocoles inséparablement esthétiques et sociaux, à résister aux stéréotypes et aux pouvoirs. La création comme production de visibilités par capture de forces est donc inséparablement artistique, sociale et politique.
--La Biennale de Lyon permet pourtant de vérifier que les œuvres les plus éloquentes politiquement sont celles qui sont artistiquement les plus abouties. En art, la résistance politique doit être artistique, c'est artistiquement que l'art résiste politiquement. C'est par un travail aussi précis qu'intempestif sur les matériaux et les formes que surgit le sens. En art, la logique du sens se tisse entre les mailles de la logique de la sensation. Le sens s'éprouve au fil des sensations produites par l'œuvre.
--Confondre ce qui se dit avec le langage des "mots" et le travail du matériau pour lui donner une "forme" c'est effectivement introduire un concept fumeux de "forces" qui s'oppose à une culture de la "matérialité" (qu'il ne faut pas confondre avec la matière). Les artistes ont souvent peur de ne pas paraitre intelligents... On voit ce qu'on voit... selon la formule bien connue. Partir de là serait plus sain "politiquement". C'est-à-dire faire confiance à ce qu'on voit en faisant attention qu'il ne s'agisse pas; en effet, d'un doublon publicitaire (cf Sylvie Blocher)
Bref sortons du débat "ringard/actuel" qui finalement colore votre article. Dommage , vous êtes plus brillant d'habitude. 23 oct. 2009
eliza Enfin proche du public! Bonjour et merci pour cet article qui dit long sur cette biennale qui rapproche enfin l'art actuel du public. On s'était trop éloigné du commun des mortels, par des élucubrations langagières et visuelles qui témoignaient beaucoup plus d'une reproduction fonctionnelle et mécanique du monde. L'art dit contemporain, avec ses installations et performances savantes qui exhibent lascivement toute déformation de l'humain, réservées à une élite médiatique et médiatisée de bobos en quête obsessionnelle d'orgasme, y en avait marre! La Biennale de Lyon nous montre, enfin, que le spectacle de l'art c'est nous-mêmes.
www.actuartlyon.com 24 oct. 2009
formacolor Le plaisir de vous lire Bonjour André ROUILLE,
Ai pris un réel plaisir à vous lire.
Certes l'ensemble est inégal, mais bien des passages sonnent juste !
C'est Emile DURKHEIM qui disait que "les faits sociaux sont têtus": ceux que portent La Mondialisation Ultra Libérale [car il est possible et souhaitable d'imaginer un/des autre(s) monde(s)] sont entêtés, persistant dans une voie sans issue à long terme, qui veut nous imposer un monde à vomir...!!!
L'Art a un rôle de Résistance, aussi, à faire valoir. Il doit, pour les artistes qui le souhaitent, être cet effet de miroir qui donne à voir, autonome ET fait social, dans une dialectique qui fait penser à celle du maître et de l'esclave, de la profondeur et de la dérision, de la projection et du temps qui passe.
Votre référence à Gilles DELEUZE me paraît fort à propos:
"Pour Gilles DELEUZE, il ne s'agit pas, en art, «d'imposer une forme à une matière, mais d'élaborer un matériau de plus en plus riche apte à capter des forces de plus en plus intenses» (Mille plateaux, p. 406). Ces passages de la forme à la force, de la ressemblance à la capture, de l'identification au devenir, de la mesure au rythme, définissent les conditions pour que l'art soit «à l'heure du monde» (Mille plateaux, p. 343), pour qu'il puisse «rendre visibles des forces invisibles» du monde, de la société et de la vie (Logique de la sensation, p. 58)".
Avec Félix GUATTARI, Gilles DELEUZE avait essayé de porter une critique de l'institution psychiatrique et de ses servants, en un temps où l'on croyait pouvoir changer le monde avec des discours.
Ce sont des gens qui ont vraiment interrogé le monde.
J'apprécie égalemnt votre passge, sans faire trop long:
"La Biennale de Lyon permet pourtant de vérifier que les œuvres les plus éloquentes politiquement sont celles qui sont artistiquement les plus abouties. En art, la résistance politique doit être artistique, c'est artistiquement que l'art résiste politiquement".
j'acquiesce (1).
Salutations amicales;
formacolor
créateur artistique/arts plastiques
(1)des points de vues argumentés sont visibles sous mon blog, en allant à:
"revue mensuelle d'information CORSICA"
aller à "Tous les Blogs"
taper: "formacolor"
ou GOOGLE: formacolor".
Merci 27 oct. 2009
Broun La libération du regard vaut mieux que le regard de Libération Pour un envoyé de Libération qui n'avait pas les yeux en face des trous, il y a d'autres regards possibles dont celui du site www.agitateur-idees.fr avec le lien suivant :
http://www.agitateur-idees.fr/Site/suite.php?art=104 30 oct. 2009
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