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ART | EDITORIAL

Sylvie Blocher, A More Perfect Day, 2009. Vidéo installation, 4mn (avec David Bichindaritz)<br><br>Courtesy Sylvie Blocher<br /> La Biennale de Lyon (mal) vue par la critique
22 oct. 2009
Numéro 289
La Xe Biennale de Lyon conçue par le commissaire d'origine chinoise Hou Hanru, sous le titre «Le spectacle du quotidien», n'a que modérément soulevé l'enthousiasme du petit milieu de «la critique». Confondant souvent critique et jugement, émettant des avis aussi péremptoires que faiblement argumentés, érigeant leur subjectivité en critère absolu, et, il faut bien le dire, ignorant souvent les questions et les enjeux mobilisés, lesdits «critiques», de surcroît toujours pressés, vont au plus simple et au plus direct. Ils jugent sans problématiser, agitent quelques mots-valises en guise d'arguments, et oublient que sans concepts l'œil est démuni, que «c'est à travers les mots, entre les mots, qu'on voit et qu'on entend».
carre_rouge  Par André Rouillé

La Xe Biennale de Lyon conçue par le commissaire d'origine chinoise Hou Hanru, sous le titre «Le spectacle du quotidien» (jusqu'au 3 janvier 2010), n'a que modérément soulevé l'enthousiasme du petit milieu de «la critique».
Confondant souvent critique et jugement, émettant des avis aussi péremptoires que faiblement argumentés, érigeant leur subjectivité en critère absolu, et, il faut bien le dire, ignorant souvent les questions et les enjeux mobilisés, lesdits «critiques», de surcroît toujours pressés, vont au plus simple et au plus direct.
Ils jugent sans problématiser, agitent quelques mots-valises en guise d'arguments, et oublient que sans concepts l'œil est démuni, que «c'est à travers les mots, entre les mots, qu'on voit et qu'on entend» (Gilles Deleuze).

Alors que, par exemple, l'un ne tarira pas d'éloges sur l'œuvre de Pedro Cabrita qui illumine à l'aide de néons l'espace d'une usine désaffectée (Entrepôt Bichat), tel autre décrétera non sans trivialité qu'elle «a du mal à décoller, manquant de poids, de souffle, d'originalité». Oubliant que si écrire c'est penser et inciter à penser, il vaut mieux éviter d'écrire comme on cause.

Le procès généralement fait à Hou Hanru est de tenir des discours «trop simplistes», et de présenter des œuvres trop pleines de «bons sentiments sociaux».
Dans Libération (11 oct. 2009), l'article surtitré «La dixième biennale privilégie les discours bien pensants au détriment de la forme», décline lui aussi cette opinion selon laquelle «trop d'artistes parlant aux têtes et trop peu à nos yeux», beaucoup d'œuvres souffrent d'un déficit de «profondeur». En d'autres termes: «Les grands discours sont de retour, et l'art s'y révèle parfois timide».

Le propos de Hou Hanru n'est pas interrogé, ni même présenté, il est seulement fustigé au nom d'un archaïsme supposé («Les grands discours sont de retour»), et sur la base du stéréotype selon lequel une antinomie fondamentale opposerait l'art et les questions sociales et politiques (que le rédacteur de Libération confond allégrement avec de la «morale»!)
A cette confusion, ce rédacteur ajoute des propos politiquement fort douteux, et une mécompréhension totale de la scène artistique internationale, quand il fustige les «pièces très engagées aux accents du Tiers-Monde, souvent belles, mais souvent pleurnicheuses», et quand il croit nécessaire d'insister en parlant des «non-alignés qui se pressent au portillon des grandes puissances, en file indienne derrière Shilpa Gupta» — Libération gagnerait décidément à mieux choisir ses «envoyés spéciaux».

La Biennale de Lyon est au contraire l'occasion, pour Hou Hanru, de prendre à bras-le-corps, dans la situation présente de la mondialisation, des questions fondamentales et délicates, qui n'ont rien de simpliste, ni d'archaïque, ni de superflu, et qui n'ont cessé de préoccuper des philosophes comme Adorno, Deleuze, Badiou, Rancière, etc., et de nombreux artistes précisément rassemblés à Lyon.
La pensée esthétique de Theodor Adorno est entièrement traversée par la question du «double caractère de l'art comme autonomie et fait social» (Théorie esthétique, p. 21).

Pour Gilles Deleuze, il ne s'agit pas, en art, «d'imposer une forme à une matière, mais d'élaborer un matériau de plus en plus riche apte à capter des forces de plus en plus intenses» (Mille plateaux, p. 406). Ces passages de la forme à la force, de la ressemblance à la capture, de l'identification au devenir, de la mesure au rythme, définissent les conditions pour que l'art soit «à l'heure du monde» (Mille plateaux, p. 343), pour qu'il puisse «rendre visibles des forces invisibles» du monde, de la société et de la vie (Logique de la sensation, p. 58).
En outre, la capture, qui s'opère par un travail sur le matériau, conduit l'art à faire vaciller ses propres normes, formes et protocoles inséparablement esthétiques et sociaux, à résister aux stéréotypes et aux pouvoirs. La création comme production de visibilités par capture de forces est donc inséparablement artistique, sociale et politique.

Quant à Jacques Rancière, il développe une conception esthétique de la politique qu'il définit, bien au-delà de l'acception politicienne, comme un «partage du sensible».

C'est dans ces horizons de pensée que s'inscrit le propos de Hou Hanru, aux antipodes des conceptions convenues et paresseuses de la critique-guimauve qui ne sait que soupeser le «poids», estimer ...


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