Comme un besoin de légèreté 12 janv. 2012 Numéro 373 Au poids des choses et à la paralysante hégémonie du marché, certains artistes opposent des œuvres, des matériaux et des protocoles qui s'affirment comme autant de postures de résistance. Résistance à l'ordre — inséparablement esthétique, commercial et politique — de la marchandise qui s'impose à la machine sociale de l'art autant qu'aux formes et aux matières des œuvres. Résistance également à l'insupportable pesanteur d'un monde d'où il émane de toutes parts un intense besoin de légèreté. Ce par quoi cette résistance esthétique est aussi expressément politique.
Par André Rouillé
L'époque est sombre et lourde, et le climat morose. Une immense fatigue et un profond désenchantement pèsent sur les corps et les esprits confrontés aux désastres d'un monde qui bascule dans un immense chaos de chômage, de crise financière et monétaire, de dette «souveraine», et de fermetures d'usines. La souffrance sociale, la misère et l'anxiété des plus vulnérables ne rencontrant guère que l'arrogance et le cynisme du côté de l'autre extrémité du spectre social.
Quant à l'art, la prospérité sans précédent des grandes foires internationales et des non moins célèbres maisons de vente, atteste que le segment supérieur du marché ne souffre pas de la crise, voire qu'il en profite amplement, au détriment de beaucoup de structures à la surface financière plus modeste.
A Paris, l'automne dernier a par exemple été l'occasion d'un grand spectacle du marché de l'art orchestré par une Fiac impériale entraînant dans son sillage — et son entourage — un nombre chaque année croissant d'émules, de jeunes ou nouvelles foires, toutes candidates à prendre leur part des flonflons — et des dividendes — de cette trop peu artistique fête annuelle de l'art-marchandise. Trop peu artistique, ce marché-là des foires l'est évidemment parce que, pour lui, le business prévaut de beaucoup sur l'art; parce que, conséquemment, il tend à réduire l'art à la trop étroite version d'un art-chose toujours assez sage dans ses transgressions pour ne pas nuire à sa commercialisation. Mais l'action n'est pas là commerciale sans être esthétique. Elle est indissociablement l'une et l'autre car, effectivement, les foires commandent esthétiquement à l'art plus qu'elles ne le servent ou le promeuvent.
Au cours du dernier quart de siècle, le secteur de l'art a suscité l'intérêt grandissant des nouveaux bénéficiaires des économies marchandes en expansion (yuppies, traders, banques, grandes entreprises, etc.) qui ont reconnu en lui un nouveau terrain d'exercice de la concurrence et d'application de son principe majeur selon lequel le prestige prévaut sur l'utilité. Si en effet l'utilité n'est jamais absente de l'économie marchande, c'est la recherche du prestige qui irrigue les marchés: «Les objets n'ont pas pour finalité de satisfaire des besoins mais de produire de la différenciation» (André Orléan, L'Empire de la valeur, p.131). Nuls secteurs mieux que ceux de l'art, de la mode et du luxe ne vérifient aujourd'hui ce principe.
Alors que dans les années 1970 de nombreux artistes, et non des moindres, affichaient encore leur détestation du marché et leur détermination à s'en tenir écartés, aujourd'hui au contraire le marché, la spéculation, la concurrence sont devenus les règles maîtresses de l'art qui pèsent sur lui et le soumettent à un ordre aussi totalitaire qu'étranger à ses principes. Le temps des rêves de liberté sont bien révolus. Après avoir affronté l'ordre esthétique des académies du XIXe siècle et les instrumentalisations politiques des États du XXe siècle, l'art est désormais confronté au marché.
Face à cette mécanique économique d'assujettissement esthétique, les artistes n'ont guère que leurs œuvres à opposer. Car ce n'est qu'artistiquement qu'ils peuvent adéquatement résister à la marchandisation de l'art et aux menaces d'hétéronomie.
Cette résistance esthétique de certains artistes est au cœur de deux expositions présentées presque simultanément — et significativement — dans deux institutions publiques: «Le sentiment des choses» au Plateau à Paris (jusqu'au 26 février), et «Pour un art pauvre (inventaire du monde et de l'atelier)» au Carré d'art de Nîmes (jusqu'au 15 janvier).
Le titre «Pour un art pauvre» fait évidemment signe vers le mouvement italien Arte Povera des années 60, mais avec des enjeux totalement différents. Les matériaux pauvres de l'Arte Povera visaient à faire vaciller les frontières d'une sculpture engoncée dans le cadre étroit d'une longue tradition. Au Carré d'art, ladite «pauvreté» des matériaux oppose au contraire une alternative artistique à la situation de l'art aujourd'hui aspiré dans une spirale funeste de surproduction inouïe d'objets et d'images, et de marchandisation effrénée des œuvres.
Les démarches des huit artistes présentés à Nîmes, tous des sculpteurs, se placent sciemment à rebours de certains des critères canoniques des œuvres-marchandises. Par les matériaux évidemment, qui sont souvent triviaux, ordinaires, insolites ou frustes (polystyrène, plâtre,/em> ...
Colombine BHN de Lyon Parlez-nous aussi M. Rouillé de la biennale Hors normes de Lyon. Les Hors normes nous révèlent aussi ce que le sérail semblent réprouver ou du moins bouder, et donc parmi eux quelque chose encore sur la contemporanéité. 12 déc. 2011
formacolor A partir de mon experience... Bonjour,
J'ai lu attentivement votre éditorial. J'y répondrai sur le mode du "je" (j'allais écrire du "je-moi-ego"). Me faisait remarquer une égérie passée à mon atelier en 2000 à Paris: sous cette forme là ça limite le propos tout en lui donnant une épaisseur, en forme de responsabilité. De pratique aussi, ou de praxis si vous préférez. au prix fort.
Car les généralités, les concepts...me parlent moins que cette réalité que je vis. C'est normal. Ce d'autant plus que l’Ère de la marchandise est relativement pauvre dans ce domaine ! Pour ne pas dire misérable. J'espère que mon ART DE LA MONDIALISATION (dont je revendique le label et appellation) compense quelque peu ce vide, tout en reconnaissant que nous ne sommes pas tellement là en présence de "légèreté": on est comme on est.
Oui, il y a une fonction de Résistance dans certaines œuvres artistiques ! Et, c'est très bien ainsi; les créateurs artistiques sont encore (mais on ne sait pour combien de temps ?) des acteurs relativement libres. Ce type d'art a aussi son Esthétique. Il peut même tenter de former un corpus, qui tente de dire, de là où il est ("en situation" disaient mes amis Situationnistes des années 70).
Les créateurs sont pris et dans le monde tel qu'il est; c'est une évidence; ce qui est regrettable c'est que certains d'entre eux soient tenus scandaleusement à l'écart (j'ai bien écrit: SCANDALEUSEMENT A L’ÉCART), soit par des institutions soit par des réseaux, ou appelez tout ceci comme vous voudrez !!!
Dois-je me censurer ?
Tout ce que je peux vous dire, c'est que certains payent le prix fort (sans retour) en portant une œuvre originale. et ne participent aps de ces statistiques qui disent le haut du panier mais pas nécessairement l'avenir... .
J'ai été interpellé par la virulente critique des "collectors" faite par Charles SAATCHI lors de l'ouverture de MIAMI BASEL 2011 dans un journal britannique, of course. Je respecte les gens qui ont ce courage. au même titre que j'ai une certaine estime pour tel politique-économique-homme de pouvoir que fut John Maynard KEYNES qui fit tant et tant pour les artistes (je lui ai consacré un de mes derniers blogs, parce qu'il le mérite, voir sous GOOGLE: "manifeste formacolor").
Dans l’espérance de 2012 avec tous mes meilleurs vœux.
Signé: formacolor. 14 janv. 2012
Franck Longelin Besoin de vérités lourdes! Besoin de légèreté?... "La lourdeur de ce monde nous accable, alors vite chers artistes, un peu de légèreté s'il vous plait!"... C'est bien un truc de bourgeois ça! En revanche: besoin de justice, d'équité de traitement,OUI! De justesse esthétique,OUI! D'authenticité artistique,OUI!... Besoin pour ce monde, de MOINS de "faiseurs", de MOINS de faux artistes, de MOINS d'expos truquées, de MOINS de complaisance des médias avec ce marché, de moins de fonctionnaires culturels à la solde de ce même marché, de MOINS de "critiques d'art" putassiers... Besoin de vérités, de vérités lourdes, humaines lourdes, très lourdes de conséquences cet ordre actuel des choses! Alors là OUI! 15 janv. 2012
Icha Détournement Bonjour,
Tout est dit. Et redit.
L'art est devenu une simple marchandise. Tant mieux. Et tant pis. Les artistes choisis jouent allègrement le jeu des "convoiteurs" de niches fiscales au détriment d'autres artistes, plus purs ou...moins chanceux(?). Il y a du lard et il y a de l'art . Facile jeu de mot, pas joli, mais qui a le mérite d'illustrer la situation qui n'a fait, depuis les années 80, qu'enfler. Non pas que les artistes qui ont la chance d'avoir été "choisis" ou qui ont su travailler à se faire remarquer ne soient pas bons, mais il faut avouer que certains d'entre eux servent à leurs acheteurs un ramassis de n'importe quoi d'ailleurs tout à leur honneur : l'art de faire passer du non-art pour se faire le plus d'argent possible! L'art du détournement de l'idée de l'art. Bravo, finalement, d'attraper ainsi les nigauds.Et de rire en engrangeant les euros.
Parfois, j'aimerais faire partie de ces attrape-nigauds.
Toute cette parodie artistico-marchande n'est autre que le reflet gagné de l'évolution de nos sociétés.
Les "bourgeois" que l'on voudrait trop souvent mettre au pilori ne sont pas moins responsables (mais pas coupables selon l'expression consacrée de dédouanement) que les artistes qui font partie de ces réseaux privilégiés et qui en profitent.
Posez-vous la bonne question et sans tricher répondez-y : refuseriez-vous de prendre part au festin si l'on vous y conviait? Et si, comme le mien, votre art (sans doute aussi valable que celui qu'étalent les meilleurs marchés) reste inconnu, méconnu, réduit au cercle de proximité, c'est tout simplement parce que nous n'avons pas su nous vendre correctement, bouger, frapper aux portes, battre le pavé.
Inutile de nous en prendre aux autres. il fallait savoir accepter les compromis.Il fallait savoir jouer le jeu des conseillers souvent incompétents, je ne le nie pas, (amis des amis) mis en place sous Jack Lang. Bon ministre de la Culture, certes. Mais une époque où, si vous n'étiez pas du bon réseau, vous ne pouviez que demeurer à l'écart, juste gentil artiste.
Trop tard. Car le réseau s'est consolidé puis fermé.
L'art existe toujours, l'art de tous les détournements.
16 janv. 2012
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