DIVAGATIONS

Ante tenebras lux

PPaul Brannac
@20 Avr 2011

Sapere aude, car ce n’est que de l’art… (C’est un critique qui divague). Pictoribius atque poëtis Quidlibet audenti semper für æqua potestas.

Sans souci du Seigneur, sans un regard au Rhône ensommeillé non plus qu’aux remparts assoupis, trois types, peut-être plus, se sont levés ce dimanche de bon matin dans le but unique de défoncer à coups de masses des photographies sous verre exposées par la galerie Yvon Lambert. L’une des photographies en question, signée Andres Serrano, représente un Christ flou dans un bain de pipi et de sang; ou bien de jaune et rouge si l’on a le goût de l’allégorie.

Selon toute probabilité, les trois types l’ont défoncée à cause du pipi et du sang, et parce que, comme l’artiste, ils se disent chrétiens, catholiques chrétiens. Parce que, sans avoir le goût de l’allégorie, ils prennent les images très au sérieux et qu’à force de révérer les sculptures, les vitraux, les reliques, tout ce que Vian nommait le music-hall de l’église, ils croient aux images plus qu’à l’esprit; au sens strict ils confondent l’imagination avec l’incarnation. Comme les petits enfants, ils voient Dieu dans l’image de Dieu, et comme Dieu les fit à son image, ils se prennent pour Dieu de sorte que lorsqu’ils se voient tout auréolés de pipi et de sang, c’est eux qui se voient souillés, eux qui se sentent salis, oubliant que Dieu, le vrai, ne trempe pas vraiment dans le pipi, que, si, peut-être, le pipi est réel, le reste est de sels d’argent, et le tout de papier.

Sic transit gloria mundi.
Dans ces conditions, l’opération de ce dimanche a dû exiger au vandale de rudes efforts, car en délivrant de la souillure l’icône, c’est son Dieu qu’en même temps il abîme, et par là sa propre image, c’est-à-dire lui. Pire, en brisant la vitre il se souille, s’asperge du sacrilège lors même qu’il l’assaille. C’est pourquoi il faut imaginer le dévot tout à la fois heureux de sa pénitence et honteux de ses souliers.

Domini viae abstrusae sunt.
Il est donc une façon commune aux petits enfants et aux catholiques un peu sourcilleux de prendre à cœur les images. Il est bien difficile, en effet, de signaler à l’enfant qui se prend au jeu que, comme l’art, celui-ci n’est pas le réel, qu’il est commencé par «on dirait que» se poursuivant «comme si» et qu’à la fin c’est fini. Cela est plus difficile encore lorsque l’enfant n’est plus un enfant, mais un adulte outillé, le marteau en la main et la croix en le crâne, sûr de son bon droit, sûr de servir Jésus ou à tout le moins quelque chose — serviteur.

Furor arma ministrat.
Dans un redoutable film sur le bourre-pif comme salutation, Madame Mado, tenancière de son état, se plaint du peu d’assiduité du client moderne, délaissant le soir les filles pour la télévision devant laquelle il reste «pour voir si par hasard il serait pas un peu l’homme du XXe siècle». Aujourd’hui, à Malraux peut-être la faute, l’homme moderne se fait matutinal, et s’il délaisse la bagatelle, c’est pour voir si des fois le défonçage d’œuvres par aplatissoir interpolé ne ferait pas de lui l’homme du XXIe.

Tempus fugit.
Car oui, il faut que les temps changent mais à rebours pour que l’infâme revienne par paquets de cents ahaner ses psaumes haineux devant les galeries d’art, le goupillon en garde, la gorge en feu et les yeux luisant d’autodafés à venir.
Il faut les voir ces pseudo-catholiques de France composer leur nouveau martyrologe en pestant que la Gueuse les protège moins que les musulmans contre les railleries de leur foi, de leurs saints, de leurs cultes et de leurs femmes anxieuses. Il faut les voir parader en victimes, poser en gardiens de l’histoire, et voir comme alentour on se tait, comme depuis les trottoirs on opine, comme on dispute du scandale accroché aux cimaises sans dire mot du scandale d’une rue fleur de lysée tout à coup. Car c’est en occupant le pavé que les rabougris s’épanouissent, en défilant qu’ils deviennent, que la peur les fait exister — leur peur; par l’intimidation ils se rassérènent, en braillant ils s’entendent. Ce sont des misérables menés par des fripons, écrivait Voltaire, «mais un jour de Saint-Barthélemy ils feraient de grandes choses»; par la pisse et le sang, sait-on maintenant.

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