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Another

PJérôme Gulon
@18 Oct 2013

Les premières œuvres de Pier Paolo Calzolari sont caractéristiques de l’Arte Povera italien, combinant matériaux organiques et chimiques dans des œuvres dépouillées. Mais l’exposition révèle aussi les aspirations propres à l’artiste, qui le poussent à se détacher du mouvement «pauvre» pour se lancer dans des créations plus expérimentales.

Une œuvre hybride mêlant différents matériaux, et se référant à divers domaines artistiques, nous accueille en ouverture de l’exposition. En effet, Senza Titulo (Lasciare il posto) est constitué d’un monochrome bleu, devant lequel est tendu un fil d’or. Sous la toile, sont posés sur une tablette, une carafe d’eau où flotte un œuf, et un magnétophone d’où émane une voix. Au sol enfin, un système réfrigérant activé par un moteur électrique, produit çà et là une fine couche de givre sur une plaque métallique. Face à une telle combinaison d’éléments disparates, nous pourrions nous sentir bien déstabilisés. Mais en réalité, il faut comprendre que cette œuvre protéiforme servait de support à une performance de Pier Paolo Calzolari, au moment même où le mouvement de l’Arte Povera, auquel l’artiste était affilié, se dissolvait (1972).

Si le recours à la tôle, sorte de matériau humble, peut justement nous renvoyer vers les procédés de l’Arte Povera, Pier Paolo Calzolari se détache des pratiques de ce courant, en mettant notamment en regard peinture et performance. Il laisse ainsi entrevoir ses propres aspirations, dont celle de considérer l’art comme un protocole expérimental. Car si peinture et performance coïncident ici, le son se mêle également au visuel grâce à une bande audio nous faisant part d’une lecture. Senza Titulo (Lasciare il posto) sous-entendrait donc que Pier Paolo Calzolari s’offrirait désormais certaines libertés vis-à-vis des préceptes de l’Arte Povera — voire, comme le suggère le titre de la pièce, qu’il aurait carrément «quitté son poste». En ce sens, l’œuf symboliserait l’éclosion définitive de l’artiste, son indépendance, tandis que l’eau de la carafe se transformant en givre matérialiserait un lent processus de mutation, une temporalité au cours de laquelle les choses peu à peu changent, évoluent.

Néanmoins, «Another» revient aussi sur quelques pièces datant des années soixante, et s’inscrivant de ce fait dans le droit fil de l’Arte Povera. Tout d’abord, les mondes organique et chimique se rencontrent dans Lago del cuore créant une alchimie aussi poétique qu’inattendue: un long fil d’étain constitue en effet la tige de trois grandes feuilles de tabac séchées, sur lesquelles se trouve justement inscrit le nom de l’œuvre. La robe des feuilles, quant à elle, s’accorde parfaitement avec les tons du métal. Lago del cuore se déploie surtout comme une fine ligne horizontale, esquissant ainsi un nouvel ordre du monde inspiré par la philosophie franciscaine, et justifiant par là l’intérêt que l’Arte Povera porte à tous les types de matériaux: dans cet idéal égalitaire — horizontal et non plus vertical —, n’importe quel élément équivaut à n’importe quel autre, il n’existe plus véritablement de hiérarchie désignant des matériaux nobles ou pauvres. Le créateur a désormais la liberté de se servir de matériaux qui jusqu’alors étaient peu connotés artistiquement, et ne semblaient pas dignes d’être intégrés dans le domaine de l’art.

Avec Lago del cuore, on remarque encore que l’écriture s’invite dans le processus créatif de l’œuvre, ouvrant des champs poétiques et méditatifs avec cette simple ligne d’horizon que scrute notre regard. Mais les phrases de Pier Paolo Calzolari peuvent changer de ton, notamment avec Untitled (Amour tes dents sont comme des grains de verre): l’inscription se trouve alors inversée, rendant notre lecture incertaine, gravée en lettres capitales dans une surface de sel comme s’il s’agissait d’une stèle, et résonne à notre oreille comme une épitaphe grinçante.

On retrouve cette lecture inversée des sentences de Pier Paolo Calzolari dans Untitled (I and my five fish-hooks in the corner of my real real sermon), où cette fois-ci un miroir nous aide à déchiffrer l’écriture inscrite en néon. Il mio letto cosi come deve essere apparaît quant à elle comme une installation cocasse. Une branche couverte de mousse verte gisant sur le sol nous renvoie à la taille exacte de Pier Paolo Calzolari, alors que les lettres de bronze composant la phrase font écho à l’envergure de ses bras, réalisant ainsi un étonnant double de l’artiste et de ses mensurations.

Au final, le vocabulaire plastique de Pier Paolo Calzolari se forge bien entendu au contact de l’Arte Povera, utilisant des feuilles de tabac, des mousses végétales ou du sel, comme autant de matériaux bruts. Nous remarquons toutefois que sa pratique nous renvoie aussi vers l’art minimal (une œuvre peut quasiment se réduire à une simple ligne horizontale, ou à une branche évoquant un corps, une droite), ou vers l’art conceptuel (recours au langage, intégration de phrases dans des sculptures).

La pratique de Pier Paolo Calzolari se développe également à travers la réappropriation de certains thèmes classiques de l’histoire de l’art, comme la nature morte, dont il propose d’ailleurs une relecture originale à travers quelques installations. Natura Morta A met en regard un monochrome blanc avec une coquille d’œuf brisée, présentée sur une tablette d’acier. Ensemble combine deux grandes toiles répétant des motifs floraux, à l’image d’une tapisserie ou d’un rideau d’intérieur, devant lesquelles se tient une baignoire de plomb bancale. Senza Titolo nous apparait encore comme un paysage en trois dimensions, dont les grillages ondulants nous renverraient vers des paysages vallonnés, et où l’eau tour à tour coule dans une fontaine ou givre sous l’effet des systèmes réfrigérants, comme l’eau d’un abreuvoir gelant lors des grands froids d’hiver.

Le cycle d’œuvres comprenant des structures givrantes se poursuit d’ailleurs avec Untitled (Iron pall – Tealights – Copper pall). Trois panneaux monumentaux se dressent devant nous, à l’image des majestueux portiques que l’on peut rencontrer dans les églises. Chacun mesure 3,40 m de haut et se trouve marqué d’un signe de croix. Ce triptyque touchant au fer, au cuivre et au plomb, effectue ainsi un rapprochement entre le monde de l’art et la sphère religieuse. Des gouttes d’eau glacées perlent depuis la surface des panneaux alimentés par les fameux systèmes réfrigérants, et des stalactites se forment peu à peu au bas de ces portiques surélevés. La porte centrale, quant à elle, abrite de petites bougies. Leur lueur vacillante continue tout de même à briller, animant les croyances des hommes et leur besoin de sacré.