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Anne Cindric

Artiste et énarque, Anne Cindric assume l’ambiguï;té dans son oeuvre dans laquelle elle utilise le masque de l’histoire pour parler d’elle. Dans ses œuvres, les bourreaux sont sur le devant de la scène et cela dérange. Ses thèmes de prédilection: les talismans de l’identité culturelle française, les totems du pouvoir et les affaires de famille.

Par Brigitte Camus

Brigitte Camus: Vos deux dernières expositions s’intitulent «Secrets d’États» (en juin 2006, à l’Hôtel de Soubise à Paris) et «Manufacture nationale: mais que fabrique l’État?» (en juillet 2006, au Musée du Cloître de Tulle). Quel est le fil conducteur de votre travail?
Anne Cindric: Le fil conducteur est la figuration du pouvoir auquel je cherche à donner une forme plastique, un «visage» car le pouvoir est considéré et perçu comme une entité abstraite, froide, grise, un peu mystérieuse, je veux lui redonner un corps, de la matière, de la chair.
Je déroule un autre fil, celui de l’incarnation dans le sens littéral et plastique de l’esprit français: quelle «tête» il a, quelles sont ses représentations, à quelles images et icônes associe-t-on l’esprit français?
Je ne veux rien démontrer, même si je me situe dans un domaine politique et polémique, je me place dans une démarche de spectateur sensible, pas dans un engagement social ou politique.

Mais cette position n’est-elle pas en contradiction avec vos études à l’Ena et à l’Iep (Institut d’études politiques). On peut supposer que votre travail d’artiste sur le thème du pouvoir est lié à un engagement social et politique.
Pas du tout, je suis plutôt dans une approche «psy». De fait, en décortiquant les attributs du pouvoir et de la France, je dissèque la famille: on peut transformer ma question «mais que fabrique l’État ?» en «mais que fabrique Papa?».
J’ai le sentiment qu’en parlant de personnages historiques, des guerres de religions, des régicides, des problèmes de succession, je touche à ce qui se passe dans presque toutes les familles…

Pourquoi cet engagement revendiqué du côté «psy» et pas politique: étant vous-même énarque, n’êtes-vous pas forcément impliquée dans le champ de la politique?
Je pense être le reflet de mon époque où on ne sait plus politiquement que faire et où l’on souffre du manque de repères en politique: Nicolas Sarkozy ou Ségolène Royal qui empruntent leurs thèmes de campagne chacun à l’autre «camp» sont le symbole de ce brouillage qui conduit au brouillard. On peut aussi interpréter ce discours normatif comme une réponse à une demande d’harmonisation vers des valeurs fondamentales universelles… Quant à moi, sur le fond, la politique ne constitue pas le cœur de mon travail.
Si j’étais convaincue de la direction à prendre, politiquement parlant, j’aurais choisi l’action politique au service de l’État et j’aurais suivi ma voie complètement en étant en cohérence avec ma formation initiale.

Pourtant les titres de vos œuvres sont très politiques: «Organe dirigeant», «Réseaux d’influence», «Touchez mes écrouelles», que l’on peut voir à Tulle ou encore «Le Décès de François Mitterrand» où l’on voit une carte de tarot représentant Bonaparte avec une main qui agrippe un hochet d’enfant en guise de sceptre. S’agit-il d’un paradoxe ou d’une ambiguï;té?
Actuellement l’autofiction est en vogue avec la télé réalité et les travaux littéraires et plastiques de nombreux artistes. Mais je n’ai pas envie de raconter ma petite histoire de façon brutale et littérale, je préfère utiliser la médiation de l’Histoire et les formes du collectif.
En abordant l’inceste à travers le personnage de Louis XVII, ou la figure maternelle de Marie-Antoinette, je démonte des légendes et des fantasmes et je permets à l’autre d’entrer plus facilement dans sa sphère intime grâce à l’accès à une forme d’inconscient collectif qui renvoie à l’universel. Ce processus me paraît plus juste qu’une histoire individuelle «banale», ou une relecture de l’actualité. De plus, le mythe et la légende se greffent sur des personnages historiques appartenant au passé, pas au présent.
On peut dire qu’il y a paradoxe si on regarde ma vie personnelle, puisque mon mari vient de Sarajevo où il a vécu la guerre en Bosnie comme combattant assiégé de 1992 à 1995. Ce paradoxe trouve son prolongement dans ma vie professionnelle, car je suis amenée à juger du bien-fondé de la reconduite à la frontière d’étrangers en situation irrégulière: je suis dans le politique. J’ajoute que mon mari m’a fait porter un regard différent sur l’identité française et il m’a inspiré tout un pan de mon œuvre où j’interroge «la France qu’est ce que c’est?».
Et j’assume l’ambiguï;té dans mon oeuvre dans la mesure où j’utilise le masque de l’histoire pour parler de moi.

Vous dites refuser l’engagement politique et l’analyse du fond de votre œuvre rejoint celle de la forme (les titres) quant aux préoccupations politiques, sociales et historiques, et nous conduit dans un labyrinthe avec un écheveau complexe. Pouvez-vous nous démêler les fils ?
Dans mon œuvre j’utilise des matériaux précieux et délicats, le fil d’or, des tapisseries de type Gobelins, des pastiches de porcelaine de Sèvres. Tous ces éléments sont reliés ou incrustés sur toile ou en sculptures. Mon esthétique emprunte à l’organique au sens propre du terme puisque je représente des viscères, des organes, des cordons ombilicaux en résine peinte à l’huile. Je mélange ces deux approches, le précieux et le gore, qui expriment pour moi la cohabitation de la lumière et de l’ombre, le côté obscur qui existe en tout individu, famille ou nation. L’idée sous-jacente est celle de l’alchimiste qui se demandait quel était le secret de fabrication de l’or; je tente d’apporter ma réponse en parlant de boue et de sang.

En vous attaquant d’une certaine façon aux emblèmes du pouvoir, cherchez-vous à déstabiliser le spectateur?
Je souhaite remuer sans faire violence, mais souvent les réactions par rapport à mon travail sont assez violentes, donc je suppose que je récolte ce que je sème comme me l’a fait remarquer un historien qui a vu mon exposition à l’Hôtel Soubise. A Tulle sur le livre d’or, on peut lire «cette exposition est une honte», «depuis quand notre musée s’est transformé en Hippopotamus ?» «un vrai scandale»….

Cette violence s’adresse-t-elle au fait que vous molestez l’État ou est-elle un rejet par rapport aux formes plastiques que vous utilisez notamment les viscères et les étrons?
J’ai conscience de la présence en moi d’une violence. Celle-ci, en général, me terrorise et me fascine et je ressens cette même ambivalence par rapport au pouvoir. Dans mes œuvres, les bourreaux sont sur le devant de la scène et cela dérange. J’ai envie de crier et de sortir les cadavres des placards. Toute personne qui a du pouvoir est pervertie et magnifiée. Là aussi, l’ambiguï;té règne — c’est le cas de le dire !

A partir du mois de septembre, vous exposez de nouveau à l’Hôtel Soubise, au Musée de l’histoire de France à Paris, et cette fois vous tapez plus fort avec un titre accrocheur «Détournement de fonds publics». En quoi consiste cette exposition et fait-elle référence à l’actualité?
Il s’agit d’une exposition à trois volets, avec trois apports ou sources: les pièces des Archives nationales, mon intervention et celle de l’écrivain Marianne Costa. Le ministère de la Culture m’a ainsi ouvert une de ses somptueuses «Cavernes d’Ali Baba», celle des Archives nationales et du Musée de l’histoire de France. J’ai choisi les documents ou objets historiques les plus intéressants, ceux qui sont très rarement montrés au public. Chaque pièce, accompagnée d’une notice historique, est reliée à une de mes œuvres, créée dans un esprit soit de dialogue, soit de confrontation. Une «légende» poétique est conçue par Marianne Costa, écrivain, pour apporter un éclairage. Elle puise aussi bien dans les œuvres classiques de la littérature que dans des chansons populaires, et dans un esprit «détournements et collages».
On retrouve dans cette exposition mes trois thèmes de prédilection: les talismans de l’identité culturelle française, les totems du pouvoir et les affaires de famille. Par exemple, sur le thème de l’identité française, indissociable de notre propension à tout réglementer, j’ai choisi un objet historique emblématique, le mètre étalon, coulé en platine précieux par la France révolutionnaire. J’ai imaginé en regard une œuvre intitulée Le Maître étalon, une règle immense et disproportionnée rappelant celles de nos vies d’écoliers sauf que celle que je présente est en porcelaine bleu et or de Sèvres. Elle est striée non pas par des mesures mais des dates et des mots qui ont fait — ou défait — la France: 1515 Marignan, 1953 Dien Bien Phu…
Sur le thème des totems du pouvoir, j’ai notamment retenu la fiche établie par les Renseignements généraux français sur le jeune Hitler, alors anodin trublion, mais déjà remarqué pour ses capacités de manipulation. Je présente en face de ce document troublant une œuvre intitulée Pièges à convictions, une paire d’yeux de loup, incrustée dans un diptyque de porcelaine, et reliée par de sanglants sceaux de cire rouge. La légende de Marianne Costa emprunte au roman 1984 de George Orwell.
Enfin sur le thème des affaires de famille, le testament autographe de Napoléon côtoie mon œuvre Le Véritable Crâne de Napoléon enfant, un délicat crâne de porcelaine bleu céleste monté sur piédouche, comme un buste XVIIIe siècle, mais braillant de toutes ses canines dorées à l’or fin. Pour la légende, Marianne Costa a choisi une citation de L’Ajaccienne de Tino Rossi.
L’objectif de cette exposition est de nous permettre de tenter de «digérer» notre patrimoine, de nous familiariser avec le pouvoir, de galoper comme un gamin dans les corridors de notre Histoire, transporté dans un horrifique mais merveilleux conte de fée.
C’est avec la volonté de rapprocher l’Histoire des histoires des gens que je travaille. Je pose volontairement un regard de «midinette» avec une approche familière. Après tout, ne dit-on pas que l’Histoire bégaie souvent. Je tente de relier le collectif et l’intime qui par son caractère intemporel est en fin de compte la «vraie actualité» de chacun d’entre nous.
Dans notre époque, à l’aune de la mondialisation où l’on voit des peuples brandir leurs écussons nationaux à l’occasion de la coupe du monde de football, j’aime à poser un regard décalé de la spectatrice éberluée du pouvoir et de la nation, où le sang se mélange aux pourpres officielles et le grotesque au précieux, un regard sans moralisme sur ce qui «fabrique» et constitue une nation. Avec tout ce que cela peut représenter de tragique, de dérisoire et de sublime.
Le titre de l’exposition, très littéralement, indique évidemment le jeu dans lequel j’ai envie de nous entraîner à partir des collections du Musée. Mais il nous ramène aussi à une actualité bien triviale. Même si, par goût et de par la nature même du fonds du Musée, j’évoque surtout des personnages anciens, ma thématique est bien contemporaine et actuelle. On pourrait ajouter à la fin du parcours de cette exposition «toute coï;ncidence avec des personnages réels et actuels existant aujourd’hui n’est pas fortuite».

Exposition «Manufacture nationale: mais que fabrique l’Etat ?» au musée du Cloître de Tulle jusqu’au 3 septembre 2006.
Abbaye Saint-Martin & Saint-Michel, place de la cathédrale 19000 Tulle.
Site: www.museecloître-tulle.com

Exposition «Détournement de fonds public» au Musée de l’Histoire de France, du 13 septembre au 11 décembre 2006.
Hôtel de Soubise, 60 rue des Francs – Bourgeois, 75003 Paris

English translation by Marion Ross