DANSE

Androcéphale

PSiyoub Abdellah
@16 Fév 2012

Avec Androcéphale, essai chorégraphique sur une partition de Satie, Jesus Sevari continue son parcours singulier dans le paysage dansé contemporain. Sa présence labile donne corps à une écriture exigeante porteuse d'une belle maturité.

Ceux qui ont eu la chance d’assister à Childe dans la salle ronde de la Condition des Soies — Festival d’Avignon 2010 — se souviennent de la fouille précise menée par la chorégraphe chilienne. Jesus Sevari pratique un mouvement virtuose, capable d’une multitude de détails mais aussi d’explosions de force et de distorsions. A des postures classiques, elle ajoutait une cassure d’articulation, une expression ou un souffle qui donnait une coloration baroque à l’ensemble. Chaque geste était mené jusqu’à son terme et sa présence puissante s’appuyait tout à la fois sur une extrême écoute et une écriture précise.

Androcéphale, soit «chimère à tête d’homme», s’empare de l’Ennui comme état d’âme et de disponibilité pour l’amener tout près du temps retrouvé décrit par Marcel Proust. Baignée dans la partition de Vexations d’Eric Satie diffusée en boucle pendant 43 minutes, la danseuse agence un ensemble de modules qui s’enchaînent et se répondent tout en s’altérant à chaque reprise. La complexité de la partition et de son interprétation est littéralement sidérante. Chaque fragments du corps entre en jeu et l’œil s’attache au pied qui se dépose, à une jambe qui se déplie ou à un poignet qui se casse juste un peu plus fort que la fois précédente.

Soutenue par la scénographie de Yann Lebras, roches blanches disséminées sur le plateau, Jesus Sevari fait exister tour à tour les ailes cassées d’un grand oiseau marin, les regards mutins, la marche du pingouin, le sommeil de l’enfance et les grimaces qui tournent à l’émotion. Elle dépose son corps sur les rochers ou fait naître un mouvement de son souffle, elle alterne lignes de force et relâchés profonds sans jamais jouer faux. L’étrangeté naît sans doute de la fusion entre la précision quasi mécanique de la partition et la répétition subtilement troublée. Le temps semble déplié, il se dilate et se referme aux rythme des métamorphoses qui conduisent la danseuse de la fragilité au corps glorieux, de la séduction au visage déformé et au corps animal.

Chargée de référence, contenue dans une écriture ciselée et mathématiques, la danse de Jesus Sevari parvient à demeurer libre et libératrice. Elle dé-figure le corps, dématérialise le temps et n’hésite pas à utiliser sa forte capacité à incarner pour agir sur la perception du spectateur. Avec Androcéphale, elle affirme son écriture et confirme son talent. A suivre.