DANSE | SPECTACLE

Paradise

30 Nov - 09 Déc 2017

Chorégraphe japonais cultivant un butô électrique, trash et léché, Akaji Marô livre sa dernière création pour vingt-et-un danseurs : Paradise. Paroxysme de l'autodérision furieuse et inquiète, Paradise a la beauté envoûtante d'une fin du monde qui ne cesse de perdurer. De catastrophes en apocalypses, de fantômes traditionnels en nouvelles hantises, Akaji Marô déambule et ensorcelle, enveloppé par la flûte shakuhachi et les sons de Jeff Mills.

Plongée envoutante dans un univers spectaculaire où se côtoient sublime et grotesque, Paradise, du chorégraphe japonais Akaji Marô, convoque sur scène grandeur et démesure. Compagnie de butô [danse des ténèbres] créée en 1972 par Akaji Marô, la compagnie Dairakudakan [Le grand vaisseau du chameau] livre avec Paradise une œuvre se jouant du paradis et de l’enfer. Une pièce pour vingt-et-un danseurs où s’entrechoquent visions édéniques et démoniaques. Où souffrances et plaisirs, s’entremêlent ainsi au travers d’une symbolisation exubérante, luxuriante, ironique et onirique. Conjuration de l’angoisse existentielle liée à la finitude comme à l’infini, Paradise scrute l’attachement et le détachement. Au monde, à soi. Majestueuse mascarade à l’esthétique magnétique, costumes somptueux, beauté à couper le souffle, fantômes traditionnels ou nouveaux… Au gré d’un univers sonore conjuguant flûte shakuhachi (avec Keisuke Doi) et techno industrielle (avec Jeff Mills) : Paradise ensorcelle.

Paradise d’Akaji Marô : l’aboutissement d’un long parcours dans le butô

Né en 1944, pendant la Seconde Guerre mondiale, son père est tué au combat et sa mère s’éclipse dans la folie. Laissant ainsi un Akaji Marô orphelin à l’âge de deux ans. Revenant sur ses débuts dans le théâtre, Akaji Marô raconte : « J’avais monté une troupe de théâtre avec une dizaine de collégiens. La plupart d’entre nous avait perdu leurs parents pendant la guerre. Ils avaient été tués ou étaient morts de maladies. Du coup cette expérience de jeu théâtral était devenu une sorte de thérapie de groupe. » Dans les années 1960, sa pratique du butô se distingue par ses positions extrêmes d’une part, et sa capacité à toucher à l’universel de l’autre. Pour Paradise, le chorégraphe explique : « Alors que je réfléchissais à ma nouvelle création, ces mots me sont venus à l’esprit : paradis, paratyphoïde, paranoïa… Que des noms de maladies ! »

De la fusion corps-espace à la techno de Detroit : l’autodérision contre la folie

Toujours au bord de l’apocalypse, les pièces d’Akaji Marô ont la beauté du chaos. Une création où se côtoient fantômes, ténèbres, frisson et folie, sans néanmoins abandonner l’étincelle de vie. Avec l’autodérision comme garde-fou, structurant l’individualité pour l’empêcher d’être absorbée par l’espace entier. Avec sa compagnie Dairakudakan, Akaji Marô cultive ainsi trois notions porteuses : la collecte des gestes, le corps matrice, le corps-espace. Le corps-espace étant peut-être la notion la plus prégnante. Surtout lorsqu’elle rejoint l’impensable des corps soufflés par une explosion atomique. Corps dont ne subsiste que l’ombre projetée. Akaji Marô extirpe de cette fulgurance fusionnelle une danse limitrophe, singulière, drôle. Et Paradise culmine ainsi dans cet art de l’égo, à la fois terriblement vide et monstrueusement omniprésent. Conviant dans sa ronde la musique de Jeff Mills, fondateur d’une électro industrielle née à Detroit. Cette autre ville témoin des splendeurs et misères du 20e siècle.