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Gilles Lipovetsky



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Davide-Balula-<i>Un-air-de-fete<-i>-2004-Installation-Courtesy-Arc-Paris-et-Lappareilcom-©-Davide-Balula-Lappareilcom

  
singularisé, plus émotionnel, plus chargé de résonances culturelles.

Cette aspiration est confrontée à des inquiétudes croissantes, devenues paroxystiques, que vous stigmatisez dans votre dernier ouvrage Les Temps hypermodernes: hyperanxiété devant l’avenir incertain, hyperindividualisme et hyperliberté devenus source d’angoisse… Pourtant, appliquée à la vie de l’entreprise qui reste un domaine anxyogène par excellence, cette aspiration vous inspire plutôt confiance, comme si
lle permettait aussi l’émergence d’une véritable éthique des affaires. Comment articulez-vous cette contradiction ?

Même si l’époque que nous vivons est le théâtre de la pluralité conflictuelle des conceptions du bien, elle est marquée dans le même temps, par une réconciliation inédite avec ses fondements humanistes de base : jamais ceux-ci n’ont bénéficié d’une telle légitimité incontestée. Toutes les valeurs, tous les référentiels de sens n’ont pas volé en éclats : l’hypermodernité ce n’est pas «toujours plus de performance instrumentale, donc toujours moins de valeurs ayant force d’obligation». Cela nous oblige en particulier à examiner différemment la problématique de l’entreprise. J’ai eu l’occasion d’en développer quelques aspects dans un essai : Métamorphoses de la culture libérale.
On parle beaucoup de cette nouvelle vague d’éthique de l’entreprise depuis une vingtaine d’années. Mais tout ne peut être mis sur le même plan. La mission de l’entreprise est d’abord de créer des richesses, des biens économiques, et d’assurer sa compétitivité pour ne pas menacer son existence dans le futur. Le but de l’entreprise n’est pas de réaliser le bien moral partout et toujours. Pourtant, dans le domaine des ressources humaines, l’hyperindividualisme et l’hyperanxiété appellent une réponse : l’attention plus systématique au facteur humain et à l’épanouissement des personnes, au respect des individus et à la valorisation de leur rôle dans l’entreprise, me semble incontournable dans l’intérêt même de l’entreprise.
J’ajoute que l’exigence morale du respect des contrats, des engagements et de la parole donnée est fondamentale parce qu’elle traduit le principe du respect d’autrui mais aussi parce qu’elle fonde la possibilité même de la vie économique, laquelle suppose la confiance entre les acteurs. L’éthique appliquée aux affaires est peut-être une éthique modeste mais une éthique modeste n’est pas une éthique faible ou nulle.

Esthétisation du quotidien, aspiration du plus grand nombre à un nouvel art de vivre, exigence d’éthique dans les entreprises, n’y a-t-il pas là matière à envisager la place de l’art dans l’entreprise sous de nouvelles formes concrètes ?
Il me semble que le mécénat artistique parrainant de grands événements dans la ville devrait donner lieu à des propositions plus diversifiées, plus nombreuses. Je constate que l’art dit d’avant-garde reste coupé du grand nombre mais pour autant, un public de plus en plus large est concerné et se montre curieux d’expressions artistiques au sens large. Voyez le succès des grandes expositions, de la Nuit Blanche, du tourisme culturel, des animations de rues. Beaucoup reste à faire et à imaginer. C’est un vecteur à développer pour les entreprises, riche en potentiel d’image.

______

Gilles Lipovetsky est né en 1944. Il vit à Grenoble.
Professeur agrégé de philosophie.
Membre du Conseil d’analyse de la société (sous l’autorité du Premier Ministre)
Membre du Conseil national des programmes (Ministère de l’Education)
Consultant à l’Association Progrès du Management

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