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INTERVIEW
Jean-Luc Moulène/Anri Sala

Entretien croisé. Une conversation ouverte qui participe de l’œuvre commune des deux artistes, et où s’exprime leur relation au monde, à la mémoire, au langage.


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Jean-Luc-Moulene-<i>Les-palmes-du-moderne<-I>-Sao-Paulo-18-mars-2002-Photo-©-Jean-Luc-Moulene

  
Le musée des beaux-arts de Nantes présente une exposition « Moulène/Sala. Sâo Paulo 2002/Nantes 2003 » (25 oct. 2003-1er fév. 2004), consacrée au photographe Jean-Luc Moulène et au vidéaste Anri Sala, invités à la XXVe Biennale de Sâo Paulo. Le dialogue, amorcé au Brésil, se continue à Nantes.


Pierre Giquel. Après un périple en Amérique du Sud, vous vous retrouvez à nouveau ensemble à Nantes. Comment le regard de l’un porté sur l’autre s’est-il modifié ? Ou vérifié ?
Jean
Luc Moulène. La dimension expérimentale prévaut. Et ce qui est en jeu, c’est le raccord, qui se fait ou ne se fait pas.

Anri Sala. Peut-être l’exposition était déjà là avant qu’elle ne commence. Outre l’intérêt de connaître de nouvelles pièces de l’un ou de l’autre, l’aspect relationnel compte beaucoup plus.

Comment donc rendre visible l’autre ? Car vous êtes tous les deux dans un rapport au visible, vous vous posez la question de la disparition.

J.-L.M. Il y a eu une attraction. Mais je me demande s’il s’agit bien de langage. C’est plus complexe. Dans nos travaux, la durée prend des dimensions différentes. Je ne présente que des images fixes. Et chez Anri, il n’y a que du mouvement.

A.S. Chez toi, on appréhende beaucoup plus l’espace. Chez moi il a tendance à disparaître, pour les besoins de la vidéo qui assombrit. Depuis le Mexique, on s’est posé la question de la lecture de chaque pièce dans l’espace proposé, comment la couleur d’un mur peut tout à coup prendre une certaine importance. Il fallait éviter de réaliser deux expositions, mais aussi ne pas donner l’impression qu’il s’agissait de travaux conçus en collaboration.

Quelle place dans votre travail occupe cette conversation que vous avez désormais entamée ?

J.-L.M. S’il s’agit d’une conversation, nous ne la tenons jamais seuls. Hors de nous, se trouve le monde qui permet cette conversation. Cela transite.

A.S. Des choses doivent être trouvées qui ne passent pas par la parole. Je cherche. D’une pièce à l’autre, le public est invité à une certaine vigilance : celle de parcourir un espace construit à deux.

J.-L.M. Par exemple, une hypothèse était apparue au Mexique avec une pièce d’Anri. Lorsque j’ai visité le Musée il y a un mois, cela m’a semblé évident qu’il fallait essayer : la projection devait être de la même longueur que l’ensemble de ma ligne d’images, même quand celle-ci se trouve de l’autre côté du mur.

On parle souvent à votre propos du caractère incomplet de l’image.

J.-L.M. Ici, l’enjeu existe dans le passage, dans le don. Chacun partira avec son journal. Le caractère inachevé tient essentiellement dans le passage au public. Car personnellement, j’exige de l’œuvre qu’elle soit finie, qu’elle arrive à son point… où elle te quitte. Je m’aperçois également que le moment où elle te quitte, c’est précisément le moment où tu commences. Finalement une image n’est jamais qu’un commencement.

L’objet vidéo est-il envisageable dans cette perspective ?

A.S. Un film, c’est aussi des problèmes de détails, sonores, visuels… Mais en même temps, ce qui importe va au-delà même du goût que je peux avoir pour telle image ou telle photographie, il s’agit de quelque chose qui est avant cela, c’est lié aux évènements qu’il m’importe d’avoir vécus.

J.-L.M. Le style comme le goût, on s’en f… On pratique l’écart, pas la ressemblance.

A.S. De plus, c’est avec peu de moyen que nous travaillons, peu de choses et beaucoup de pensée, de réaction, d’espace.

Peut-on évoquer les « Objets en moins » de Pistoletto ?

A.S. On enlève plutôt qu’on rajoute.

J.-L.M. J’ai toujours souscrit à cette idée de Pistoletto : la réalisation d’un possible fait apparaître tous les possibles. Cela doit se réaliser concrètement, il faut le maigre, pas le gras, cela ne veut pas dire qu’il s’agit de squelettes…

Je voudrais aborder cette relation au langage que vous avez tous les deux.

J.-L.M. À propos de ce qu’on l’appelle « document », je voudrais insister : il n’y a pas de document sans que ce dernier soit un miroir au langage. Un document n’existe qu’avec son commentaire, ou son cartel, ou son titre même. Bien souvent l’histoire de l’art joue le rôle du texte qui accompagne le document qui est l’œuvre. Et le texte dans l’histoire de l’art transforme les œuvres en document d’histoire de l’art. Or ce que je me suis attaché à retirer, c’est précisément le texte. La dimension en moins, c’est le texte. Les documents sont libres alors d’un raccord textuel. Car il y a une domination du langage.

A.S. Dans mes pièces, le langage est totalement décalé, il ne fait plus sens. Le langage dont on a besoin pour expliquer certaine réalité dans un temps donné et un endroit particulier devient douteux. Le langage n’arrive jamais à rendre compte d’ une situation. Il y a des endroits où le temps ne bat peut-être pas plus lentement, mais le rapport entre le langage et le temps fonctionne autrement. Ce qui m’intéresse dans ces zones-là, c’est le désaccord, là où bat un tempo qui n’est pas encore réussi entre le langage et la réalité.

J.-L.M. Dans l’exposition, cela est matérialisé. Et c’est matérialisé sous la forme d’invitations faites à vingt auteurs, qui nous accompagnent très simplement comme on marche sur une même route. Il y a des artistes et des écrivains qui viennent des pays visités. Ces vingt propositions d’auteurs permettent de ramener le langage au sens dur de l’écriture, sans pour autant produire une explication. Car l’explication est toujours une prise de pouvoir. Celui qui explique gagne. Il ne s’agit pas d’un manifeste mais plutôt comme des sortes de stases, d’étapes d’une expérience qui est en cours. Nous sommes dans une expérience du réel. Et ce n’est pas le

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