émouvant qui m’ait jamais été donné de leur situation sociale.
Je parle souvent avec certains d’entre eux de ces formes vides que leurs vieux sacs gardent. Chaque personne a sa propre histoire, mais tous se sentent emplis d’un vide intérieur, un vide identitaire. Beaucoup ne se souviennent pas vraiment comment leur situation a commencé. Certains ne se souviennent plus s’ils ont une famille quelque part… Bien que nés en France, beaucoup n’ont pas de papiers d’identité.
Malgré toutes ses années á réfléchir sur des questions politiques à travers l’art, à chaque fois que ma réflexion côtoie de près ce type de réalité, elle est reléguée au stade frustrant du discours, voir du sophisme.
Bien que formelles, ces empreintes laissées sur ces sacs plastiques vides fonctionnent comme des référents sociopolitiques – la trace d’une frustration, d’un manque, d’un vide social. Mais cette forme, émouvante par sa fragilité, témoigne d’une détresse. Un cri silencieux en émane. Paradoxalement, elle occupe le vide qu'elle dessine avec poésie. J’aime voir et croire, face au prosaïsme des hommes, que cette forme poétique esquisse un espoir.
Edgar Morin nous dit, à propos de la vie humaine, qu’elle est un tissage entremêlé de prose et de poésie. La prose représente les activités ennuyeuses, qu’il faut faire pour gagner sa vie. Mais la vie, c’est l’amitié, l’amour ; la consumation, dirait Georges Bataille. Il faut vivre poétiquement, mais, c’est prosaïquement que l’Homme habite la Terre. Car la poésie ne doit pas seulement être écrite, elle doit également être vécue et pensée. Face à cette relation d’interdépendance entre notion historique et poétique du vide, ma réflexion sur l'art et son discours politique se fige inlassablement.
Comme les faiblesses du discours sociopolitique dans l’art face au monde réel, l’interprétation poétique de cette réalité ne risque-t-elle pas d’être réduite à une digression mythologique, une sublimation romantique du référent historique de ce vide ?
Est-ce que la poésie que je donne à voir dans le vide de ces sacs ne s'arrête pas là où commence la misère de ceux qui en sont les tristes propriétaires ?
Un sac vide est sans doute plus poétique qu’un ventre vide, pourtant, la notion poétique et politique du vide dans cette forme sont liées. Par un lien aussi indéfectible que celui qui lie le bonheur au malheur. "Le bonheur marche au bras du malheur" nous dit Lao Tseu… C’est ainsi… Si demain vous vivez le bonheur avec quelqu’un qui soudainement disparaît vous allez connaître le malheur…
Ces notions s’inscrivent dans le contexte actuel "post colonial" et "post utopique" du monde dans lequel nous vivons, qui reste assez proche de celui des années 50, où l’avenir restait incertain. L’implosion sociale qui suivit cette période est peut-être à nouveau, de façon différente, en train de se préparer